Ce livre explore l’histoire et l’évolution de la pleine conscience (mindfulness) dans les textes bouddhistes anciens, en se concentrant sur le Satipaṭṭhāna Sutta et son contexte historique, doctrinal et pratique. L’ouvrage est divisé en deux grandes parties : « The GIST » (une théorie sur la structure cachée du Dhamma) et « A History of Mindfulness » (une analyse historique de la pleine conscience).
Première partie : The GIST – La structure cachée du Dhamma
Introduction : Le sens du mot buddha
Bhikkhu Sujato commence par explorer la signification du terme buddha, soulignant son étymologie (du verbe budh, « s’éveiller ») et son importance centrale dans le bouddhisme. Il insiste sur le fait que le bouddhisme repose sur deux piliers : l’écoute des enseignements (la théorie) et la mise en pratique (la vérification personnelle). Sans pratique, la théorie reste stérile ; sans théorie, la pratique manque de direction. L’auteur illustre cette complémentarité par l’analogie de l’apprentissage de la musique, où la maîtrise technique (théorie) doit finalement être oubliée pour laisser place à l’expression artistique (pratique).
Sujato aborde aussi l’ambiguïté de la tradition : en tant que moine, il se considère comme l’héritier spirituel et matériel du Buddha, mais il souligne que la transmission des enseignements a évolué au fil des siècles, ce qui rend nécessaire une approche historique critique pour comprendre le Dhamma dans son contexte original.
Chapitre 1 : The GIST 1 – Trois strates des textes anciens
Ce chapitre présente la théorie du GIST (General Integrated Structure of the Texts, « Structure générale et globale des textes »), un modèle pour comprendre la stratification des textes bouddhistes anciens. Sujato identifie trois strates principales dans les premiers textes :
1. Les textes pré-bouddhistes (avant l’éveil du Buddha), comme les hymnes védiques ou les pratiques méditatives brahmaniques.
2. Les premiers discours du Buddha (comme le Dhammacakkappavattana Sutta), qui introduisent des concepts clés comme les Quatre Nobles Vérités et le Noble Sentier Octuple.
3. Les collections systématisées (comme les Nikāyas du Canon pāli et les Āgamas du Canon sanskrit, actuellement préservés dans leurs traductions en chinois), où les enseignements sont organisés en catégories (ex. : Saṁyutta, Majjhima).
L’auteur explique que ces strates ne sont pas statiques, mais reflètent une évolution dynamique des textes, influencée par des facteurs historiques, culturels et sectaires. Il souligne que les textes les plus courts et simples sont souvent les plus anciens, car ils préservent des formulations plus proches des enseignements originaux du Bouddha.
Chapitre 2 : The GIST 2 – L’accord des trois strates
Sujato analyse les points communs entre les trois strates, notamment à travers l’étude des Saṁyuttas (recueils de discours groupés par thème). Il montre que les mātikās (listes doctrinales) et les topiques de l’Abhidhamma (textes analytiques) émergent progressivement, reflétant une standardisation des enseignements.
Un point clé est la comparaison entre les versions Theravāda (en pāli) et Sarvāstivāda (en sanskrit/chinois) des mêmes sūtras, qui révèle des variations doctrinales (ex. : l’accent mis sur le samatha [calme mental] ou la vipassanā [vision profonde]).
L’auteur conclut que ces accords et divergences permettent de reconstituer une histoire plus précise des enseignements bouddhistes.
Chapitre 3 : The GIST 3 – Les aṅgas (les membres des textes)
Les aṅgas (littéralement « membres » ou « parties ») désignent les neuf ou douze catégories de textes dans les premiers canons bouddhistes :
Sutta (discours en prose),
Geyya (discours en vers),
Veyyākaraṇa (explications doctrinales),
Gāthā (vers),
Udāna (exclamations inspirées),
Itivuttaka (discours introduits par « Ainsi a-t-il été dit »),
Jātaka (récits des vies antérieures du Bouddha),
Abbhutadhamma (récits de pouvoirs surnaturels),
Vedalla (dialogues doctrinaux).
Sujato explore comment ces catégories se retrouvent dans les Nikāyas (Theravāda) et les Āgamas (autres écoles), et comment elles reflètent une organisation progressive des enseignements. Il note que les trois premières catégories (Sutta, Geyya, Veyyākaraṇa) sont les plus anciennes et les plus proches des enseignements originaux.
Chapitre 4 : Les aṅgas dans les Nikāyas et les Āgamas
Ce chapitre examine la répartition des aṅgas dans les différentes collections :
Saṁyutta Nikāya : Organisé par thèmes (ex. : Satipaṭṭhāna-saṁyutta sur la « pleine conscience »).
Majjhima Nikāya : Discours de longueur moyenne, souvent narratifs.
Dīgha Nikāya : Discours longs, incluant des récits mythologiques.
Aṅguttara Nikāya : Organisé par nombres (ex. : discours sur les « cinq obstacles »).
Sujato montre que ces collections ne sont pas figées, mais ont évolué en fonction des besoins doctrinaux et des contextes historiques des différentes écoles bouddhistes.
Chapitre 5 : L’évolution des « Quatre Nobles Vérités »
L’auteur analyse comment les « Quatre Nobles Vérités » (la souffrance, son origine, sa cessation, et le chemin menant à sa cessation) ont été élaborées et systématisées au fil du temps. Il compare les versions pālie et sanskrite du Dhammacakkappavattana Sutta (ou « Sermon de Bénarès ») pour montrer comment des ajouts et modifications ont été introduits, reflétant des débats doctrinaux entre écoles. Par exemple, certaines versions insistent davantage sur la coproduction conditionnée (paṭiccasamuppāda), tandis que d’autres mettent l’accent sur la libération par la sagesse (paññā).
Chapitre 6 : Que s’est-il passé dans la grotte de Sattapaṇṇi ?
Ce chapitre explore le premier concile bouddhiste, tenu peu après la mort du Bouddha (vers 400 av. J.-C.) dans la grotte de Sattapaṇṇi (Rājagaha). Sujato examine les récits traditionnels de ce concile, où les moines Mahā Kassapa et Upāli ont compilé les Suttas et le Vinaya (règles monastiques).
L’auteur souligne que ces récits, bien que légendaires, contiennent des indices historiques sur la façon dont les textes ont été transmis, mémorisés et standardisés. Il note aussi que certaines divergences entre écoles (comme celles entre Theravāda et Mahāsāṃghika) pourraient avoir leurs racines dans cette période.
Deuxième partie : A History of Mindfulness – « Une histoire de la "pleine conscience" »
Chapitre 7 : Introduction à la « pleine conscience » (Mindfulness)
Sujato introduit la « pleine conscience » (sati) comme un concept central dans le bouddhisme, souvent associé au Satipaṭṭhāna Sutta (MN 10), considéré aujourd'hui comme le texte le plus influent sur la méditation. Il explique que la pleine conscience n’est pas une invention du Buddha, mais une pratique préexistante dans le contexte indien (brahmanique et jaïn).
L’auteur critique la dichotomie moderne entre samatha (calme) et vipassanā (vision profonde), soulignant que ces deux aspects étaient complémentaires dans les enseignements originaux. Il cite des maîtres contemporains comme Ajahn Chah, qui insistaient sur l’unité de ces deux dimensions.
Chapitre 8 : Samatha et vipassanā
Ce chapitre explore la relation entre samatha et vipassanā dans les textes anciens. Sujato montre que :
Samatha (calme mental) était une pratique courante avant le Buddha, souvent associée aux jhānas (états de concentration profonde).
Vipassanā (vision profonde) était considérée comme la clé de la libération, mais elle était indissociable de samatha dans les premiers enseignements.
L’auteur critique la vipassanā-vāda (doctrine moderne qui privilégie vipassanā au détriment de samatha), qu’il considère comme une déformation historique. Il montre que les deux aspects étaient intégrés dans le Satipaṭṭhāna Sutta, où la « pleine conscience » est décrite comme un chemin de convergence menant à la paix de l'esprit.
Chapitre 9 : Études précédentes sur la « pleine conscience »
Sujato passe en revue les travaux académiques sur la « pleine conscience », notamment ceux de :
O. von Hinüber (études sur les textes pālis),
Bhikkhu Anālayo (comparaisons entre versions pālies et chinoises),
Thích Nhất Hạnh (approche pratique et moderne),
Thanissaro Bhikkhu (traductions et commentaires),
Rupert Gethin (analyses doctrinales),
Lambert Schmithausen (études sur la méditation dans le bouddhisme ancien).
L’auteur souligne que ces travaux ont souvent sous-estimé les versions chinoises des sūtras, qui préservent parfois des formulations plus anciennes que les textes pālis.
Chapitre 10 : La méditation avant le Buddha
Ce chapitre explore les pratiques méditatives pré-bouddhistes en Inde, notamment dans :
Les textes brahmaniques (comme les Upaniṣads), qui décrivaient des techniques de concentration (dhyāna) et de contemplation.
Le jaïnisme, qui prônait des pratiques d’ascétisme extrême et de pleine conscience des actions.
Les traditions yogiques, qui utilisaient des techniques de respiration (prāṇāyāma) et de fixation de l’esprit.
Sujato montre que le Buddha a adapté et intégré ces pratiques dans son enseignement, en les dépouillant de leurs aspects ritualistes ou spéculatifs pour en faire des outils de libération (vimutti).
Chapitre 11 : Les éléments de base de la « pleine conscience »
L’auteur analyse les composantes fondamentales du Satipaṭṭhāna Sutta :
1. Les quatre fondements de la « pleine conscience » (satipaṭṭhāna) :
Contemplation du corps (kāyānupassanā),
Contemplation des sensations (vedanānupassanā),
Contemplation de l’esprit (cittānupassanā),
Contemplation des objets mentaux (dhammanupassanā).
2. Les formules simples et complexes : les versions les plus anciennes du sutta utilisent des formules courtes, tandis que les versions ultérieures ajoutent des détails et des élaborations.
3. La « voie de convergence » (samādhi) : la « pleine conscience » n’est pas une simple observation passive, mais un chemin actif menant à la concentration et à la sagesse.
Sujato souligne que la « pleine conscience » du corps (kāyagatāsati) était particulièrement importante dans les premiers enseignements, car elle permettait de stabiliser l’esprit avant d’aborder des contemplations plus subtiles.
Chapitre 12 : Le Saṁyutta Nikāya et la « pleine conscience »
Ce chapitre examine comment la « pleine conscience » est traitée dans le Saṁyutta Nikāya, notamment dans :
Le Satipaṭṭhāna-saṁyutta (recueil de discours sur la « pleine conscience »),
L'Anuruddha-saṁyutta (discours attribués à Anuruddha, un disciple connu pour ses pouvoirs psychiques),
Le Vedanā-saṁyutta (sur les ressentis),
L'Ānāpānasati-saṁyutta (sur la « pleine conscience » de la respiration).
Sujato montre que ces textes contiennent des récits et des dialogues illustrant la pratique de la « pleine conscience », ainsi que des variantes doctrinales entre écoles. Par exemple, le Vibhaṅga Sutta (une analyse détaillée du Satipaṭṭhāna Sutta) révèle des différences entre les versions Theravāda et Sarvāstivāda.
Chapitre 13 : L’Abhidhamma ancien et la « pleine conscience »
L’auteur explore comment la « pleine conscience » est traitée dans les premiers textes de l’Abhidhamma (comme le Vibhaṅga et le Dharmaskandha), qui sont des analyses systématiques des enseignements du Buddha.
Il montre que ces textes classifient et détaillent les pratiques de « pleine conscience », mais qu’ils reflètent aussi des débats sectaires (ex. : entre Theravāda et Sarvāstivāda sur la nature de la concentration et de la sagesse).
Un point clé est que l’Abhidhamma intègre la « pleine conscience » dans un cadre plus large de 37 facteurs de l’éveil (bodhipakkhiya dhammā), qui incluent aussi les quatre efforts justes, les quatre bases du pouvoir spirituel, etc.
Chapitre 14 : Les Satipaṭṭhāna Suttas dans différentes traditions
Sujato compare les versions du Satipaṭṭhāna Sutta dans différentes écoles :
Theravāda (pāli) : la version la plus connue, qui met l’accent sur la« pleine conscience » comme chemin vers la libération.
Sarvāstivāda (sanskrit/chinois) : des versions comme le Smṛtyupasthāna Sūtra (T. 99) montrent des différences significatives, notamment dans l’ordre des contemplations et les détails des pratiques.
Ekāyana Sūtra : une version Mahāyāna qui intègre la pleine conscience dans une perspective plus large de la voie unique (ekāyana).
L’auteur conclut que ces différences reflètent des évolutions doctrinales et des adaptations culturelles au fil du temps.
Chapitre 15 : La source originelle
Ce chapitre tente de reconstituer la version la plus ancienne du Satipaṭṭhāna Sutta en comparant toutes les versions disponibles. Sujato identifie des éléments communs à toutes les traditions, comme :
La structure en quatre fondements (corps, sensations, esprit, objets mentaux),
L’accent sur la « pleine conscience »e comme outil de libération,
L’intégration de la « pleine conscience » dans un cadre plus large de pratique méditative (incluant samatha et vipassanā).
Il suggère que la version originelle était probablement plus simple et directe, et que les élaborations ultérieures reflètent des besoins pédagogiques ou des débats sectaires.
Chapitre 16 : Sarvāstivāda et Theravāda – Comparaisons
Sujato compare les approches de la pleine conscience dans les deux principales écoles du bouddhisme ancien :
Le Theravāda met l’accent sur la vipassanā comme moyen de libération, avec une approche analytique (Abhidhamma).
Le Sarvāstivāda :insiste davantage sur le samādhi (concentration) et intègre la « pleine conscience » dans un cadre plus large de pratiques méditatives.
L’auteur montre que ces différences reflètent des priorités doctrinales :
Le Theravāda voit la pleine conscience comme un chemin vers la sagesse (paññā).
Le Sarvāstivāda la considère comme un outil pour stabiliser l’esprit avant l’analyse des phénomènes.
Chapitre 17 : Le bouddhisme ultérieur
Ce chapitre explore comment la pleine conscience a été interprétée et adaptée dans les écoles bouddhistes ultérieures :
1. Theravāda (commentaires) : Les commentaires comme le Visuddhimagga (de Buddhaghosa) systématisent la « pleine conscience » dans un cadre de méditation progressive.
2. Sarvāstivāda (Abhidharmakośa) : Vasubandhu intègre la « pleine conscience » dans une analyse philosophique des phénomènes mentaux.
3. Mahāyāna :
Yogācāra (Asaṅga, Vasubandhu) : La « pleine conscience » est liée à la théorie de la conscience pure (vijñaptimātratā).
Mādhyamaka (Nāgārjuna) : La « pleine conscience » est vue comme un moyen de réaliser la vacuité (śūnyatā).
4. Autres écoles (Bahuśrutīya, Puggalavāda, Mūlasarvāstivāda) : Chaque école adapte la « pleine conscience » à sa propre perspective doctrinale.
Sujato souligne que, malgré ces divergences, il existe un noyau commun dans toutes les traditions : la « pleine conscience » comme outil de transformation intérieure.
Conclusion et postface
Dans la postface, Sujato résume ses conclusions principales :
La « pleine conscience » n’est pas une invention du Buddha, mais une pratique préexistante qu’il a réinterprétée dans un cadre de libération.
Le Satipaṭṭhāna Sutta n’est pas un texte figé ; il a évolué au fil du temps, avec des ajouts et modifications reflétant des débats doctrinaux entre écoles.
La dichotomie samatha vs vipassanā est une construction moderne ; dans les enseignements originaux, ces deux aspects étaient complémentaires.
Les versions chinoises des sūtras sont essentielles pour comprendre l’histoire de la « pleine conscience », car elles préservent parfois des formulations plus anciennes que les textes pālis.
La « pleine conscience » est un « chemin de convergence » (samādhi), menant à la paix de l'esprit et à la libération.
Sujato espère que son travail encouragera une approche plus historique et critique des textes bouddhistes, tout en renforçant la foi des pratiquants en montrant la cohérence profonde des enseignements originaux